Moët déclare le millésime 2003
Par Pierre Rival le dimanche 13 avril 2008, 16:39 - Dégustations - Lien permanent
2003,
tous les amateurs de vin vous le diront, a été l'année fatale. Particulièrement
en Champagne. Car, il n'y a pas eu que la canicule. L'été le plus chaud du
siècle, la vendange la plus précoce depuis 1822, 80 jours après la fleur (au
lieu de 100) soit le 18 août, une maturation si rapide que certains vignerons
étaient encore à la mer quand il fallut dare-dare ranger le matelas de plage et
se replier (en 4x4) sur les coteaux crayeux, ont laissé des souvenirs cuisants
- c'est le cas de le dire. Mais auparavant, il y avait eu quatre nuits de gel,
les 7, 9, 10 et 11 avril, détruisant 13 500 hectares de vignes, suivis de huit
épisodes de grêle en juin et juillet qui, comme par un fait exprès, touchèrent
les vignobles épargnés par le gel. Résultat, une demi-vendange, faible en
chardonnay et en pinot noir, les deux cépages rois de la Champagne, un peu plus
généreuse en pinot meunier, le mal aimé. Des raisins à forte maturité tannique,
riches en sucre mais où toute acidité avait brulé (5,3 d'acidité, le taux le
plus bas du siècle), un mout hyper-sensible à l'oxydation tournant "chocolat"
comme on dit du côté de Reims et d'Epernay, et des départs en fermentation
intempestifs. Pas étonnant que la plupart des maisons aient renoncé à déclarer
ce millésime. Seuls Bollinger et Moët s'y sont risqués à ce jour. Bollinger, on
comprend. La maison pratique un style où la maturité et la vinosité l'emportent
sur la minéralité et l'aérien. Mais Moët ? Il fallait un certain culot au
jeune chef de cave, Benoît Gouez, pour prendre la décision de réserver une
partie de cette minuscule récolte à la production d'un Grand Vintage. Ou
était-ce qu'il avait sur ce millésime solaire des lumières qui lui venaient de
la studieuse fréquentation de l'oenothèque de Moët, la plus impressionnante
collection de vins de réserve de toute la Champagne ? Au cours d'une
dégustation ouverte à quelques privilégiés, il a en tout cas plaidé avec
bonheur la cause d'un vintage atypique en s'appliquant à montrer en quoi 2003
s'inscrivait dans la lignée d'autres millésimes tout aussi originaux, 1976,
1959, 1947...
Benoît Gouez le reconnait. Il a pris certaines libertés avec la façon dont Dominique Foulon, son prédécesseur, concevait les millésimés. "Lui, cherchait à réaliser une sorte de super Brut Impérial. Moi, je ne m'impose pas la contrainte de cet exercice de style. Je veux faire parler le millésime. Et puis j'ai l'intuition qu'au final, quelque soit les proportions d'assemblage et de dosage, le Vintage sera toujours une expression de Moët". Le pari du 2003, il l'a pris dès la vendange : "Nous avons opté pour une politique qui a sans doute été mal comprise sur le moment par le reste de la profession. Au lieu de renforcer la protection du moût, nous avons différé les traitements pour après le pressurage. Inutile de bloquer toute la matière excessive nous sommes-nous dit, laissons-la se casser au moment du débourbage et débarrassons-nous ainsi des éléments les plus fragiles et les moins intéressants..." Une approche risquée dont l'idée lui est probablement venue suite à ses expériences de wine-maker en Californie et en Australie où l'on traite ainsi ce type de vendanges "chaudes". Autre gageure de Benoît Gouez : faire confiance au pinot meunier. "On a trop tendance à le prendre pour un sous-pinot noir. Or ses caractéristiques sont très différentes. Le pinot meunier est un cépage blanc, en cela beaucoup plus proche du chardonnay, ne serait-ce que par l'absence de tannin. Le traiter - ou plutôt le maltraiter - comme un pinot noir revient à passer à côté de ce qui fait sa qualité. Il faut notamment être hyper-précautionneux au niveau de l'oxydation pour le protéger et lui donner la possibilité d'exprimer son meilleur. Mais alors, à l'aveugle, je vous assure que bien des dégustateurs s'y trompent, et prennent certains vins tranquilles de pinot meunier pour des grands chardonnay, des Bourgogne même". Le Vintage 2003 comporte du coup 43% de meunier, un pourcentage inhabituel - pour ne pas dire anormal - en Champagne, et seulement 28% de chardonnay et 29% de pinot noir.
LA DÉGUSTATION
Ces explications techniques délivrées dans la belle "Réserve des Grands Millésimes" de Moët avaient donné soif aux auditeurs. Projetée au mur, la liste des 68 Vintages déclarés par Moët et débutant par l'année 1842 scintillait doucement. Tout en bas de ce palmarès, l'ajout du dernier né, le 2003, nous incitait à tendre la main vers nos verres. Avec dextérité, Thierry Gall, le caviste en charge de cette grotte aux trésors, fit sauter le bouchon du premier magnum. Crémeux et limpide, le champagne coula dans nos flutes. Au premier nez, la maturité du fruit - pêche, abricot - nous sauta aux narines. En bouche cependant, une fraîcheur inattendue frappa notre palais dans un registre "blond" un rien vanillé mais qui se terminait sur des notes de réglisse tout à fait désaltérantes. A l'évidence, et de l'avis général des dégustateurs, Benoît Gouez avait gagné son pari. Mieux, force était de reconnaitre que, même sous ses habits inaccoutumés, la petite musique du style réducteur (entendez par là "non oxydatif") de Moët se faisait entendre. Un millésime charmeur et évident, facile à boire diront certains, mais que la confrontation avec deux années comparables, 1959 et 1947, goutés également en magnum, situait clairement dans la lignée de ses glorieux ainés. Le maître-mot de fraîcheur ("une fraîcheur phénolique" assurèrent les plus avertis d'entre nous) étant revenu à plusieurs reprises dans les commentaires, Benoît Gouez nous livra, pour conclure, ses réflexions sur le sens de cet exercice : "Si vous prenez la vendange 2007, elle aussi marquée par une maturation très précoce, en août, il est évident que nous aurons de plus en plus souvent, en Champagne, à traiter ce genre de situation.Or, je suis persuadé que cette faiblesse en acidité qui caractérise les vins de l'année 2003, n'est pas antinomique avec la poursuite de la fraîcheur". Et nous ne pûmes qu'abonder dans son sens, tant la dégustation lui donnait effectivement raison. Moët Grand Vintage 2003, un millésime précurseur ?
- Le Moët & Chandon Grand Vintage 2003 est disponible à partir de septembre 2008. Une version "rosé" sera également mise sur le marché.