Bordeaux et le réchauffement climatique
Par Pierre Rival le mercredi 16 avril 2008, 13:11 - Dégustations - Lien permanent

Les quatre interprètes du "quatuor de Bordeaux"
A Bordeaux, les moins bonnes années prennent le pas sur les meilleures. Rien
que pour les millésimes des années 2000, les amateurs feront bien d'oublier les
2000, de passer sur les 2003, et de vider au plus vite leurs 2005. Ces vins ne
sont pas faits pour durer. En revanche, les 2001, les 2002 et même les 2007 que
j'ai goûté avant qu'ils ne soient mis en bouteille, années médiocres d'un point
de vue météorologique, sont riches de promesse du point de vue œnologique. La
raison de ce paradoxe : les conséquences sur le plus prestigieux des vins
du réchauffement climatique.
Il se passe quelque chose à Bordeaux. Ou plutôt, il se passe quelque chose dans le monde. Le réchauffement climatique, quelque soit sa (ses) cause(s), est en train de changer, à vue d'œil, le style de vins dont nous pensions qu'ils étaient intangibles. Et ce n'est pas que le style. Avoir entendu, de la bouche d'un propriétaire du Médoc, que, bon an mal an, le cabernet est désormais toujours mûr; qu'il va falloir, dans les vingt ans à venir, se débarrasser du merlot, car en Gironde il se situe aujourd'hui à son extrême limite méridionale ; que pour le remplacer, il faudra planter de la sirah... Autant d'affirmations qui m'ont laissé, c'est le moins qu'on puisse dire, rêveur. Elles étaient pourtant de cours, le 15 avril dernier, à l'occasion de la dégustation organisée par le « Quatuor », un club informel de quatre châteaux classés, Château Beychevelle en Saint Julien, Château Guiraud en Sauternes, Château Kirwan en Margaux, et Château Latour-Martillac en Graves. La dégustation horizontale de sept millésimes de Beychevelle, Kirwan, et Latour-Marcillac – je mets le Guiraud de côté sur lequel je reviendrai dans un autre post – permettait de se faire une idée assez juste de la tenue de ces vins de qualité sur la décennie 2000. Surprise, en dehors d'un 2004 bien décevant, les millésimes les moins convaincants étaient précisément ceux dont les conditions climatiques avaient été jugées les meilleures au moment des vendanges. 2000 paraissait déjà dilué et sur le point de se défaire, 2003, s'il faisait encore impression au niveau du bouquet paraissait au maximum de ses capacités en bouche, et 2005, avec encore du jus, paraissait devoir suivre le même destin d'une apogée précoce suivie d'un non moins rapide déclin. En revanche, 2001 et 2002 se révélaient comme d'impressionnantes surprises, ces millésimes froids et qui paraissaient fermés et raides lors de leurs dégustations en primeurs, prouvant, aujourd'hui qu'ils ont pris de la bouteille, que leur aptitude à durer avait été sous-estimé et qu'ils pourraient s'imposer, à terme, comme les vrais grands millésimes de la décennie. Idem, pour 2007, une année de pluie et de mauvais temps, tout juste sauvée par un mois de septembre ensoleillé, mais dont les vins encore en barrique à ce jour promettent d'être tout simplement explosifs. A en juger par cette horizontale de trois châteaux parmi les mieux classés du Médoc, il va falloir réviser sérieusement notre manière de juger les millésimes. A Bordeaux, aujourd'hui, mieux vaut une année froide et pluvieuse qu'une année chaude et ensoleillée. Le monde à l'envers...